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Retraites : récit d'une guerre de tranchées
04/04/2019

Retraites : récit d'une guerre de tranchées

« L'âge pivot, 62 ans, ne bougera pas. Le gouvernement, malgré la polémique, a été très clair là-dessus. » Mercredi 3 avril, au micro d'Europe 1, le patron des députés LREM à l'Assemblée nationale, Gilles Le Gendre, pense mettre un terme à la polémique qui dure depuis plusieurs jours sur l'âge légal de départ à la retraite, aujourd'hui fixé à 62 ans. Il fallait d'autant plus éteindre l'incendie que Le Canard enchaîné affirmait, dans son édition du jour, que Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire chargé de la concertation avec les organisations patronales et syndicales, « menace de démissionner » si la promesse présidentielle de maintenir l'âge légal de départ à 62 ans est remise en cause.

C'est Delevoye avec sa fuite dans LeCanard qui a remis le sujet sur la table. C'est tellement old school.

Visiblement, les choses ne sont pas aussi tranchées que Gilles Le Gendre veut bien le penser. Le lendemain, jeudi 4 avril, le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, lui a répondu indirectement, cette fois sur RTL : « Il n'y a pas de polémique, il y a une discussion. » Et de brandir la question posée par le président de la République, dans le cadre du grand débat, afin de « financer les dépenses sociales ». « Faut-il, selon vous, reculer l'âge de la retraite, augmenter le temps de travail, augmenter les impôts ou revoir les conditions d'attribution des prestations sociales ? » Le locataire de Bercy exclut évidemment d'emblée d'augmenter les impôts… « Je crois que Gérald a vu rouge quand il a vu l'interview de Le Gendre », confie-t-on dans le camp de ceux pour qui le débat sur l'âge de départ est légitime. « Nous, on n'est pas pressés de trancher le sujet. C'est Delevoye avec sa fuite dans Le Canard qui a remis le sujet sur la table. C'est tellement old school. Les menaces, les peurs, ce sont des manières anciennes de faire de la politique. »

Je suis venu soutenir le président de la République pour qu'on puisse réformer le pays tout en maintenant les comptes publics.

Que Gérald Darmanin, le ministre des Comptes publics, monte au créneau souligne, en tout cas, à quel point la situation des comptes publics est difficile, alors que le gouvernement a déjà acté en début de semaine qu'il allait ralentir la baisse du déficit public par rapport à ce qui était déjà prévu. Il doit faire face à la demande de la majorité de réindexer les retraites en 2020 (ou au moins les plus faibles d'entre elles), ce qui ferait augmenter les dépenses publiques de 3 milliards d'euros. Il doit aussi trouver un moyen de financer une meilleure prise en charge de la dépendance, ce qui va coûter plus de 6 milliards d'euros par an d'ici à 2024 et plus de 9 milliards par la suite, selon le rapport Libault dévoilé fin mars.

Mercredi matin, le ministre des Comptes publics, issu de LR et proche Nicolas Sarkozy, n'a pas hésité à jouer l'unité des ministres issus de la droite, au risque de souligner les divisions au sein de l'exécutif. « Je suis venu soutenir le président de la République Emmanuel Macron, et je crois que c'est le cas de Bruno Le Maire, de Sébastien Lecornu, d'Édouard Philippe, pour qu'on puisse réformer le pays tout en maintenant les comptes publics et en baissant les impôts », a-t-il lancé, dans ce qui ressemble fort à un avertissement. Le message est clair : pas question de laisser filer le déficit ou d'augmenter les impôts. Quoi qu'il arrive, il faudra trouver des économies pour compenser les dépenses nouvelles. Sauf à changer de gouvernement…

Qu'ils se démerdent, les technos !

La mise au point de Gilles Le Gendre ne doit pourtant rien au hasard. Dans la majorité, les députés qui suivent de près la concertation de Jean-Paul Delevoye sont très remontés. Après avoir entendu Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, ouvrir la piste d'augmenter l'âge légal, le 17 mars, Corinne Vignon, « ambassadrice » de la réforme et présidente du groupe de travail transpartisan sur la réforme, rédige une tribune destinée à être publiée dans la presse pour réclamer le maintien de l'âge légal à 62 ans. Comme promis par Jean-Paul Delevoye pendant la concertation aux syndicats... La tribune circule et recueille assez vite l'approbation de collègues. Pour éviter de jeter de l'huile sur le feu, le patron du groupe, Gilles Le Gendre, propose alors d'en discuter en réunion de groupe. Mardi, la députée de Haute-Garonne prend la parole devant ses pairs pour défendre l'âge légal. « En sortant, je ne pouvais plus aller aux toilettes », raconte l'élue LREM. Elle dit avoir été assaillie par ceux qui voulaient lui apporter son soutien. Cendra Motin, députée de l'Isère, confirme : « Il y avait un consensus très large sur ce sujet, même si on ne voulait pas en rajouter en multipliant les prises de parole dans la presse. » Selon cette députée, « il est parfaitement irresponsable de dire qu'on va augmenter l'âge légal de départ à la retraite alors qu'un senior sur deux qui travaille est au chômage ». Pour Corinne Vignon, « les tables de la loi de la réforme, immuables, c'est un euro cotisé génère les mêmes droits pour tous ; l'âge légal reste à 62 ans et les personnes à moins de 5 ans de la retraite ne sont pas concernées. Qu'ils se démerdent, les technos ! Nous, on a promis sur les marchés. »

 

Le délit de sale gueule des gens venant de la droite, ce n'est plus possible.

 

Technocrates. Le mot est lâché. « Le délit de sale gueule des gens venant de la droite, ce n'est plus possible. Il y a une petite musique chez certains selon laquelle on serait des technos, des budgétaires, qu'il faudrait refaire de la politique, revenir au soi-disant ADN du président. On est venus de la droite parce qu'on croit à son projet. Mais ce projet, c'est d'opérer la transformation ! On compte autant que les autres », contre-attaque-t-on dans le camp de ceux qui défendent bec et ongles le redressement des comptes publics.

Du côté de Matignon, on assume publiquement la ligne tenue par Gérald Darmanin. « On ne voit pas pourquoi il y aurait des sujets tabous en France. De quel droit ? fait mine de s'interroger l'entourage du Premier ministre. Si on fait la réforme de la dépendance, c'est sans doute la plus grande transformation de notre modèle social depuis le début des années 80. Et il faut le faire. » Mais pas question de se lancer sans financement, que ce soit en travaillant plus longtemps à travers une ou des journées de solidarité, ou en travaillant plus tout au long de la vie. Et tant pis si cela secoue. L'âge légal de la retraite n'est pourtant pas le seul paramètre pour retarder l'âge de départ en retraite. La durée de cotisation nécessaire pour atteindre le taux plein est une alternative. « Le président de la République prendra sa décision souveraine », explique-t-on. En attendant, la piste du maintien de la CRDS – la contribution au remboursement de la dette sociale – au-delà de 2024, comme évoqué dans le rapport Libault sur la prise en charge de la dépendance, ne convainc visiblement pas tout à fait Édouard Philippe. Le déficit au sens de Maastricht en serait dégradé...

Arbitrages en attente

Mercredi, une réunion d'arbitrage a eu lieu entre Jean-Paul Delevoye et plusieurs ministres, preuve que le haut-commissaire poursuit son travail. La question de l'âge légal n'y a, a priori, pas été évoquée. « On a décidé d'accélérer les réunions. Il reste plein d'arbitrages à prendre », confie une source proche du dossier. Il va, par exemple, falloir décider si les pensions sont indexées sur la croissance des salaires ou si elles restent liées à l'inflation. La question de la règle permettant de convertir les points en euros au moment du passage en retraite est également centrale… En attendant, la polémique sur l'âge l'égal de départ pourrait repartir de plus belle.

Le Point

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